Compte rendu de
The Future of the Internet and How to Stop it
de J. Zittrain




J. Zittrain est professeur de droit à l'Université Harvard, plus précisément au Berkman Center for Internet and Society. Il s'agit d'un centre interdisciplinaire dont le but est l'étude d'Internet sous tous ses aspects. Il fait partie de cette génération de juristes qui ont pris à bras le corps cette énigme qu'est Internet, au côté de L. Lessig, T. Wu, C. Sunstein, ou Y. Benkler, pour ne citer que ceux-ci1. Et qui ne se restreigne pas à une analyse juridique d'Internet, mais cherche à comprendre les perspectives qu'il ouvre à l'aide de plusieurs outils dont l'outils juridique.

Structure du livre

Le titre de l'ouvrage dont il est question ici est explicite. Zittrain va nous montrer une image possible du futur d'Internet et va proposer des mesures concrètes pour éviter que ce futur n'arrive. Il analyse le développement d'Internet à partir de l'idée de générativité, et montre qu'aujourd'hui les risques qu'elle fait courir aux utilisateurs les rendent plus enclins à préférer des outils moins souples que les PC. La structure du livre reflète clairement les étapes de son raisonnement. Il commence par une histoire de l'avènement du PC et de l'Internet, et montre comment la situation actuelle aurait pu être fort différente. En effet, à l'origine autant les ordinateurs que les réseaux étaient des structures propriétaires peu évolutives et fermées. Ce n'est que petit à petit que les PC et Internet se sont développés pour être adoptés par le grand public, en partie parce qu'ils possédaient cette qualité essentielle pour Zittrain, la générativité. Cette première partie se termine ce qu'il appelle le dilemme de la générativité, à savoir les problèmes de cybersécurité. Aujourd'hui, la quantité de virus, de spam et de vol d'identité sur Internet est phénoménale et pour certains, il n'existe pas de solutions à ce problème.
La seconde partie commence par une analyse du concept de générativité sur lequel je reviendrais un peu plus loin. Elle se poursuit par un développement sur les réactions aux problèmes liés à la générativité. La dernière partie propose un certain nombre de solutions concrètes pour garantir que la générativité restera une caractéristique des futurs ordinateurs et des futurs réseaux.

La générativité
Le concept central du livre de Zittrain est celui de générativité. Il la définit comme suit : "Generativity is a system's capacity to produce unanticipated change through unfiltered contributions for broad and varied audiences." p. 70. Il ne s'agit pas seulement de définir un système à partir de ses caractéristique internes, mais surtout de mettre en évidence la relation que ce système entretient avec le monde. Les deux termes importants de la définition étant ici "unfiltered contributions" et "unanticipated change". Il n'y a générativité que lorsqu'un système permet des contributions libres et que celles-ci puissent avoir des conséquences inattendues. Un système non génératif est alors un système stérile.
Les systèmes génératifs réunissent donc les 5 caractéristiques suivantes : Ils peuvent ,avec de petits moyens accomplir des tâches importantes (leverage), ils sont facilement modifiable et s'adapte aisément à plusieurs usages, (adaptability) ils sont facile à maitriser (ease of mastery), ils sont aisément accessible, (accessibility) et pour finir les caractéristiques qu'ils acquièrent sont facilement transférables (transferability).
Évidemment, toutes ces caractéristiques sont présentes à divers degrés dans les systèmes génératifs. Il est tout à fait possible d'en imaginer un qui soit plus adaptable que transférable, mais dans l'ensemble, si l'une d'elles n'est pas présente, il est douteux que le système en question soit réellement génératif. Cela dit, si dans son livre, Zittrain se montre assez catégorique, il n'hésite pas à dire dans son blog, que la différence entre les systèmes génératifs et ceux qui sont "stériles" (p. 73)
est une question de degré. Ainsi, l'exemple de l'Iphone, avec lequel Zittrain ouvre son livre est un outil particulièrement stérile, puisque les contributions ne sont pas libres (Apple évalue toutes les applications qui sont offertes sur l'App store), mais il existe un degré de générativité puisque parmi les applications développées, certaines peuvent être inattendues.
L'essentiel de la discussion sur la générativité à lieu autour de l'opposition entre système génératif et système stérile. Les premiers sont libres, mais présentent des risques majeurs, les seconds sont sécuritaires, mais complètement fermés. L'argument de Zittrain étant que notre désir de sécurité nous poussera vers des systèmes stériles qui feront courir un risque à notre liberté. Il me semble cependant que la discussion la plus intéressante du livre est celle qui a lieu dans le premier chapitre de la dernière partie, lorsque Zittrain analyse le rapport entre la générativité et le concept de neutralité d'Internet incarnée par le principe End-to-end. Selon lui "End-to-end does not fully capture the overall project of maintaining openness to contribution from unexpected and unacredited sources. Generativity more fundamentally express the values that attracted cyberlaw scholars to end-to-end in the first place" (p. 164). En effet, si des machines stériles sont placées au bout d'un réseau neutre, alors l'ouverture qu'est censée garantir la neutralité devient dans les faits inexistante. La position de Zittrain est alors qu'il faut aller au-delà de la stricte adhésion au principe end-to-end pour lui préférer un principe de générativité qui accepterait que l'on touche à l'architecture du réseau uniquement "where they will do the least harm to generative possibilities." (p. 165).

Solutions
Comme je l'ai dit, l'argument de Zittrain est très simple, la générativité d'Internet fait qu'aujourd'hui nous sommes dans une situation critique. Notre sécurité ne peut plus être garantie ! Tout un chapitre est dévolu à ce dilemme de la générativité. De plus en plus donc, nous nous tournons vers des systèmes stériles pour s'assurer que nous nous courons aucun risque. Le problème est que ces systèmes (que Zittrain identifie comme étant sur nos machines au niveau hardware, ce qu'il appelle les "appliances", et software, les logiciels propriétaires, mais aussi sur le réseau avec le Web 2.0 et le concept de Software as a service, Facebook en est un exemple, mais Zoho aussi) parce qu'ils sont avant tout propriétaire ôtent aux utilisateurs le pouvoir de choisir et d'agir.
Le futur n'est donc pas fameux. Mais l'auteur voit dans l'émergence de Wikipédia, une raison d'espérer. En effet, l'encyclopédie en ligne est pour lui le meilleur exemple d'un système génératif qui a su faire face au problème de sécurité. Le vandalisme y est facile, mais les utilisateurs ont sur mettre en place un système qui permet de limiter la casse sans pour autant perdre la générativité initiale.
Afin de sauver Internet tel qu'on le connait aujourd'hui, Zittrain propose deux types de solutions. L'une, technique, qui touche au fonctionnement même du réseau. Il s'agit de "reconfigure and strenghten the Net's experimentalist architecture to make it fit with its now-mainstream home" (p. 152). L'autre, sociotechnique qui a trait à notre manière de l'utiliser. Il s'agirait alors de "create and demonstrate the tools and practices by wich relevant people and institutions can help secure the Net themselves instead of waiting for someone to do it." (p. 152). Les chapitres 7 et 8 proposent alors des solutions concrètes qui vont dans le sens des deux pistes évoquées et qui sont développées pour partie par la Open Net Initiative et d'autres organisations. Et notamment Herdict, qui est un projet de surveillance de la censure sur le net.
Le livre s'achève sur un chapitre traitant de la vie privée (privacy) qui nécessiterait une revue à lui tout seul, tant le sujet est complexe. Pour faire court, Zittrain propose quelques solutions pour contrer les problèmes que l'on rencontre aujourd'hui à notre époque de réseaux sociaux et de surveillance accrue. Mais il termine son chapitre sur l'idée qu'aujourd'hui "people are getting over it", que peu à peu nous nous faisons à l'idée qu'il existe une tension entre la défense de notre vie privée et les usages génératifs. Qu'est-ce que cela veut dire ? "The most salient feature of privacy for MySpace users is not secrecy so much as autonomy : a sens of control over their home bases, even if what they post can later escape their confines." (p. 233). Notre conception de la vie privée serait donc une notion en transition, dont le terme central cesserait peu à peu d'être le secret pour le contrôle personnel (personal control) (p. 233).

Quelques critiques
Le livre de Zittrain se lit très bien et relativement vite. Il est agréablement écrit, même si parfois j'ai eu l'impression qu'il contenait quelques longueurs. Sur la forme donc, pas grand-chose à redire. Sur le fond en revanche, l'argument proposé dans le livre s'il est simple et séduisant est à mon avis trop simpliste. Que la générativité porte en elle un dilemme ne fait aucun doute. C'est le cas de tout concept qui se rapporte à la liberté. En revanche, qu'il y ait un vrai risque et surtout un vrai changement d'attitude chez les utilisateurs d'Internet, me parait plus douteux. Zittrain s'étend très largement sur la menace que font planer les virus sur nos machines, mais il n'apporte aucune information qui viendrait soutenir le fait qu'aujourd'hui, il se vend plus "d'appliances" que de machines génératives. J'ai l'impression au contraire que la générativité par le biais de l'open-source n'a jamais été aussi populaire. Linux, Firefox, OpenOffice, sont autant de succès qui peuvent être opposés à la thèse de Zittrain.
Il est aussi possible de faire une critique plus conceptuelle. La générativité si elle peut est source de risque est bien souvent la meilleure garantie de sécurité. Les systèmes informatiques sont aujourd'hui si complexes qu'un système propriétaire a souvent plus de chance d'être vulnérable qu'un système open-source et donc génératif. Ainsi, les solutions que Zittrain propose à ce qu'il voit comme le problème de la générativité ne sont finalement pas des solutions à un problème, mais des évolutions logiques d'un système génératif.


Les différents livres de ces auteurs (respectivement Code 2.0, Who Controls The Internet, Republic.com 2.0 et The Wealth of Network) devraient faire l'objet d'un compte rendu dans les prochains mois.